Dans certaines relations amoureuses chez les jeunes, le pacte de sang réapparaît de nos jours comme une prétendue preuve ultime de fidélité. Derrière ce geste, souvent entouré de croyances et d’émotions fortes, se pose une question essentielle : que reste-t-il de l’amour lorsque la liberté de partir disparaît ?
On prend position clairement : ces pratiques ne relèvent pas de l’amour, mais d’une dérive inquiétante où l’engagement affectif bascule dans la contrainte et la peur.
À Lomé, comme dans d’autres espaces urbains, ces situations existent dans la discrétion. Elles naissent de relations marquées par une forte intensité émotionnelle, mais aussi par une fragilité des repères sur le consentement et la construction du fort lien amoureux. Le témoignage d’un jeune de la capitale illustre cette réalité :
« On s’est juré fidélité… on a fait un pacte. Même si ça ne va plus entre nous, je ne peux pas partir. Si je pars, il peut m’arriver quelque chose. »
Cette phrase résume à elle seule le basculement, lorsque la peur remplace le choix, la relation cesse d’être un espace libre. Elle devient un lien contraint, parfois vécu comme irréversible.
Dans certains environnements, ces engagements sont renforcés par des croyances liées à des sanctions mystiques en cas de rupture. Ablam, gardien des traditions locales, en témoigne :
« Si l’un trahit l’autre, celui qui reste peut sombrer. Certains tombent dans l’alcoolisme ou développent des maladies inexpliquées comme l’infertilité… L’âme est atteinte… »
Qu’elles soient symboliques ou redoutées, ces représentations alimentent un climat de peur qui enferme les individus dans des relations qu’ils n’osent plus quitter.
Il convient de rappeler que le pacte de sang, dans son sens traditionnel, relevait d’un cadre communautaire précis, encadré par des règles sociales. Son détournement dans la sphère intime des relations amoureuses en modifie profondément la portée : il ne scelle plus un lien collectif, il enferme des individus dans une logique affective rigide.
Les conséquences de ces dérives sont réelles et multiples. Sur le plan psychologique, elles favorisent la dépendance affective et la difficulté à rompre, même lorsque la relation devient nocive. Sur le plan social, elles isolent progressivement les jeunes et fragilisent leurs relations familiales et communautaires. Sur le plan sanitaire, certaines pratiques peuvent exposer à des risques sérieux lorsqu’elles impliquent des contacts sanguins non sécurisés (Infections, VIH)..
Mais au-delà des effets, c’est la nature même de l’amour qui est interrogée.
Une relation amoureuse ne peut être considérée comme saine que si elle repose sur trois principes fondamentaux : le consentement libre, la réciprocité et la possibilité de la rupture. Dès lors qu’un de ces principes disparaît, l’équilibre est rompu et l’on ne parle plus d’amour, mais de dépendance.
Face à cette réalité, le silence ne peut être une option. Face à cette réalité, le silence ne peut être une option. Il est nécessaire d’ouvrir un débat public sur l’éducation affective des jeunes. Trop souvent, ces questions restent absentes des cadres familiaux et scolaires, laissant place à des représentations erronées ou dangereuses du lien amoureux.
L’école a ici un rôle central. Elle doit permettre aux jeunes de comprendre ce qu’est une relation saine, d’apprendre à distinguer attachement et dépendance, engagement et contrainte, amour et possession. L’éducation au consentement ne peut plus être marginale.
Les familles, elles aussi, ont une responsabilité essentielle. Le dialogue autour des relations affectives ne doit pas être évité. Expliquer, écouter et accompagner les jeunes permet de prévenir des engagements pris dans l’émotion ou la pression.
Les leaders religieux et communautaires peuvent également contribuer à déconstruire certaines peurs liées aux sanctions mystiques associées à la rupture, et rappeler que la foi ne doit jamais servir d’instrument de contrôle dans les relations humaines.
Enfin, les médias ont un rôle majeur : celui de déconstruire les représentations qui valorisent la possession au détriment de la liberté, et de rappeler que l’amour ne se prouve pas par la contrainte.
Aimer, c’est pouvoir choisir librement l’autre et pouvoir, à tout moment, se retirer sans peur. C’est cette exigence de liberté que notre société doit désormais protéger.
E.V.
Image générée par I.A
