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Rédigé par 16 h 32 min Sport

Éditorial / Sport : « Comment vas-tu ? » La question qui manque dans le sport moderne

Au Togo, comme dans de nombreux pays africains, la santé mentale des sportifs demeure un sujet presque invisible, un angle mort de la politique sportive. La dépression, l’angoisse et le doute sont traversés en silence, car demander de l’aide est trop souvent perçu comme un aveu de faiblesse ou un manque de caractère.

En 2025, au terme d’une grande compétition internationale, un champion togolais quittait la piste après une lourde chute. Alors que la défaite était actée, que son classement mondial reculait et que les analyses techniques saturaient déjà l’espace médiatique, une scène singulière s’est produite.

Dans le tumulte de la zone mixte, une journaliste posa une question en apparence anodine, presque décalée dans cet univers de statistiques : « Comment vas-tu ? » L’athlète, surpris, laissa alors tomber le masque de la performance. Ému, il répondit : « Je vais bien… Merci. Tu es la seule personne qui m’a demandé si je vais bien. »

Cette scène, bien que brève, révèle une fracture profonde et silencieuse dans le sport moderne. Elle illustre comment la quête effrénée du résultat a progressivement éclipsé l’humain, transformant le champion en une entité purement comptable.

La dictature du résultat

Le sport togolais, à l’instar des standards internationaux, vit désormais sous une forme de tyrannie du chiffre. Après une défaite, les explications tactiques sont exigées immédiatement ; après une victoire, on réclame déjà la suivante, sans laisser de place au souffle ou à la récupération émotionnelle. Les athlètes ne sont jamais seuls face à leurs performances : entraîneurs, fédérations, médias et spectateurs exercent une pression constante qui transforme le corps et l’esprit en machines de précision, oubliant que l’humain derrière le maillot possède ses propres limites et sa propre sensibilité.

Au Togo, qu’il s’agisse de football, de basketball, d’athlétisme ou de para-athlétisme, le sportif évolue sous une tension permanente. Elle est souvent invisible, mais elle reste pesante. Derrière l’équipement de prestige se cache pourtant un être sujet à la fatigue accumulée, aux blessures que l’on ne voit pas à l’œil nu, et aux doutes qui rongent les nuits précédant les grands rendez-vous. Chaque succès devient paradoxalement le point de départ d’une nouvelle exigence encore plus lourde, tandis que chaque échec se transforme en un fardeau que personne ne semble vouloir partager. Comme on le dit souvent : « Seule la personne qui traverse l’épreuve peut en comprendre le poids, et si l’on n’a jamais vécu cela, il est impossible de saisir pleinement ce que cela signifie. »

Quand le corps rappelle ses limites

L’histoire du sport mondial est pourtant ponctuée de tragédies qui rappellent brutalement que l’homme n’est pas invincible, même au sommet de sa gloire physique. En 2012, Piermario Morosini s’effondrait sur le terrain, victime d’un arrêt cardiaque. En 2007, Antonio Puerta succombait lors d’un match de Liga, et en 2003, Marc-Vivien Foé s’écroulait pendant la Coupe des Confédérations. À chaque drame, les mêmes interrogations resurgissent avec une amertume certaine : aurions-nous pu prévenir ces fins tragiques ? Avons-nous réellement écouté les signaux envoyés par ces corps et ces esprits soumis à une pression démesurée ?

La santé mentale, un tabou africain

Au Togo, comme dans de nombreux pays africains, la santé mentale des sportifs demeure un sujet presque invisible, un angle mort de la politique sportive. La dépression, l’angoisse et le doute sont traversés en silence, car demander de l’aide est trop souvent perçu comme un aveu de faiblesse ou un manque de caractère. Lorsqu’on les interroge sur leurs difficultés personnelles ou familiales, beaucoup préfèrent chasser leurs émotions par l’effort extrême, espérant noyer la douleur dans l’action ou par le recours à des produits énergisants. Mais un jour, cette tension accumulée devient insurmontable et l’équilibre finit par céder. Winston Churchill soulignait avec justesse que : « La bravoure n’est pas l’absence de peur, mais la capacité de continuer malgré elle. »

La préparation physique est aujourd’hui d’une rigueur absolue, mais l’équilibre psychologique reste le parent pauvre du sport de haut niveau, comme si l’esprit n’avait pas besoin d’entraînement ou de soins. Henri Bergson affirmait pour sa part que : « Le rire, c’est le propre de l’homme ; le sourire, c’est parfois sa seule résistance. » Trop peu de nos fédérations disposent de psychologues sportifs permanents, et les protocoles d’accompagnement après un échec majeur sont quasi inexistants. Pourtant, la santé mentale n’est pas un luxe pour les nations riches : elle est la condition sine qua non d’une carrière performante et durable, le rempart indispensable contre l’épuisement professionnel.

Repenser l’accompagnement des athlètes

Il ne suffit plus de dénoncer les excès d’un système exigeant, il faut désormais engager une réforme structurelle et humaine. Il est urgent d’instaurer une véritable culture de l’écoute, avec des entretiens réguliers et confidentiels, loin du tumulte des caméras. Le psychologue du sport, ou même l’aumônier, doit devenir un membre permanent du staff technique, présent avant, pendant et après chaque compétition. La gestion de l’échec doit être totalement repensée pour que la défaite ne soit plus vécue comme un abandon moral, mais comme une étape normale de progression incluant un soutien émotionnel réel.

Il est essentiel de valoriser le parcours au-delà des médailles. Le courage, la discipline et la résilience doivent être célébrés avec la même ferveur que la victoire finale. Vous conviendrez donc avec moi que la plus grande victoire ne se mesure pas uniquement en métal précieux, mais qu’elle se cache peut-être simplement derrière cette question humaine, trop souvent oubliée : « Comment vas-tu ? »

E.V

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